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Historique de l'île Saint Louis
DE L'ILE NOTRE-DAME A L'ILE SAINT-LOUIS (par Bernard de MONTGOLFIER - Conservateur en Chef du Musée Carnavalet.)

Le site de Paris est un don de la Seine. Mais il ne suffisait pas au fleuve de décrire une courbe élégante et à l'intérieur de la ville. Entre ses deux rives, la Seine a créé un Paris insulaire. Les bancs de sable, de gravier ou de terre autrefois dessinés sans précision ni fermeté par le caprice des eaux sont devenus, au cours des âges et avec l'intervention de l'homme, des formes solides et fixes. Des îles, au Coeur de Paris, aident la Seine, qu'elles divisent en bras inégaux, à composer un paysage urbain d'une grâce vraiment unique, mais que l'on n'aimerait pas autant s'il n'avait été modelé par l'histoire et anobli par l'art.

Navire ancré depuis longtemps avec sa poupe un peu massive et sa fine étrave, la Cité raconte avec éclat le passé profond de la capitale. L'île se souvient d'avoir été, dès la domination romaine, le siège du pouvoir profane et du pouvoir religieux. La cathédrale Notre-Dame et l'ancien palais des Capétiens, devenu palais de Justice, sont des signes témoins de cette double dignité confirmé par les siècles. En retaillant durement le tissu urbain qui reliait et accompagnait ses deux pôles, l'urbanisme du Second Empire a fait ressortir leur suprématie. A sa manière, d'ailleurs, il a permis à l'île de se donner davantage à sa fonction traditionnelle, puisque les édifices qu'il y a fait naître sont des édifices publics.

Voisin de la Cité, l'autre île de Paris en diffère à beaucoup de points de vue. D'abord parce que sa formation définitive récente, qu'elle a eu lieu un temps très court, et que l'homme y a pris une part notable. Ensuite, parce que cette île n'a jamais eu de vrai rôle administrative, n'a pas d'édifices publics ? à l'exception d'une seule église; parce qu'elle est en revanche, et avec combien de charme, un lieu d'habitation privé, d'apparence aristocratique, et en même temps un petit monde intime et calme au milieu de la ville, qui n'a d'autre histoire que celle de sa construction et de ses habitants. Si l'île de la Cité, enfin, oppose à ses merveilles médiévales le quadrillage un peu morne de ses grands édifices du XIXème siècle, sa voisine de l'archipel parisien forme un ensemble presque homogène et assez peu altéré, qui porte la marque du Grand Siècle.

L'île que nous appelons Saint-Louis doit sa fortune à la nécessité, sans cesse vérifiée dans Paris au cours des siècles, de faciliter le passage entre les rives de la Seine. On a souvent cherché dans le passé à profiter de la présence d'une île pour partager un pont en deux tronçons de construction plus aisée qu'un long ouvrage d'un seul tenant. C'est ainsi qu'à Paris la Cité servit dès l'époque médiévale à l'établissement d'une double ligne de ponts. Mais cela ne devait pas tarder à devenir insuffisant pour le traffic urbain. Or il y avait un peu en amont une autre île, d'une superficie dépassant cinq hectares, mais quasi déserte.

De cette île, à l'époque carolingienne, les comtes de Paris eurent la jouissance. Mais elle avait dû appartenir au pouvoir épiscopal, puisque Charles le Chauve, en 867, la restituait à l'évêque Enée. Elle passa ensuite, il est difficile de fixer la date, au Chapitre de Notre Dame de Paris, ce qui lui valut de porter jusqu'au XVIIIème siècle le nom d'île Notre-Dame. Le Chapitre devait rester longtemps jaloux de ses prérogatives ; il alla jusqu'à obtenir de l'évêque, en 1304, que la municipalité parisienne fut excommuniée pour avoir tenté d'étendre son emprise sur l'île. Les chanoines ne tiraient pourtant pas de gros revenus de leur fief. C'était de temps à autre un lieu de rassemblement. Saint-Louis, qui venait y lire ses heures ou y rendre la justice, y adouba son fils Philippe le Hardi en 1267, puis y reçut la bénédiction pontificale au départ de la VIIIème croisade. Philippe le Bel y donna en 1313, pour l'adoubement de ses trois fils Louis, Philippe et Charles, des fêtes auxquelles assista le roi d'Angleterre Edouard II. Il s'y livra, parait-il, de ces combats singuliers appelés "Jugement de Dieu", qui donnaient raison au vainqueur. Plus communément on y faisait paître des vaches transportées en barque depuis la terre-ferme, et les lavandières y étendaient leur linge, moyennant des redevances versées au Chapitre. Celui-ci avait aménagé une ginguette pour les pécheurs à la ligne, les tireurs à l'arc, les simples promeneurs. Les amoureux, dit-on, se plaisaient aussi à hanter ce terrain champêtre. En 1555, il y eut dans l'île, par ordre de la municipalité, un chantier pour la construction des bateaux. Trois ans plus tard, un certain François Pinot obtint du Chapitre un bail qui lui donnait le droit de la labourer et de l'ensemencer.
Ces diverses activités insulaires, plutôt que le souci d'établir une vraie voie de communication, avaient justifié au cours du moyen âge la construction occasionnelle de ponts de bois, comme le double pont qui, à la fin du XIVème siècle, permit provisoirement d'amarrer l'île du fleuve. Mais ces ouvrages dépourvus de solidité - on les voulait précaires pour les nécessités de la défense ? ne pouvaient résister longtemps aux crues.

C'est au XIIIème ou au XIVème siècle, et pour la même raison, que l'île fut, curieusement divisée en deux parties inégales. La ou passe aujourd'hui la rue Poulletier, on la scinda par un large fossé épousant le trace général de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui aboutissait à la Seine par la tour Barbeau, sur la rive droite, et par l'ouvrage appelé la Tournelle, sur la rive gauche. La portion situé à l'Ouest du fossé garda le nom d'île Notre-Dame, le terrain plus petit laissé en aval prit celui d'île aux Vaches.
L'idée d'aménager un passage d'intérêt urbain à travers l'île Notre-Dame devait cependant prendre corps vers la fin du XVIème siècle. On déplorait alors un engorgement croissant des ponts de la Cité. Le 7 Novembre 1577, le prévôt des marchands Nicolas Lhuillier proposait à Henri III la construction d'un pont traversant l'île inhabitée. Mais le roi préféra la pointe occidentale de l'île de la Cité, cet emplacement étant plus proche du Louvre : ainsi fut conçu le Pont Neuf.
Grande époque de construction, le règne d'Henri IV fut fertile en projet d'urbanisme, dont certains reprenaient des idées plus anciennes. C'est ainsi que vers la fin de 1609 ou au début de 1610 Christophe Marie, entrepreneur des ponts de France, et déjà chargé par Sully du pont de Neuilly, proposa au roi de relier le quai des Ormes au quai de la Tournelle, autrement dit la rive droite à la rive gauche, par un double pont de bois qu'il construirait à ses frais de part et d'autre de l'île Notre-Dame, moyennant la cession des droits de péage pendant vingt ans. L'heure était favorable, car le peuplement du Marais et la création de la Place Royale rendaient nécessaire une liaison directe entre les deux rives. Henri IV fit bon accueil au projet. L'assassinat du roi ne semble pas avoir découragé Marie, qui devait avoir reçu des assurances, puisqu'on le retrouve en 1611 associé à Lugles Poulletier, commissaire des guerres, pour l'achat et le transport du bois nécessaire à la construction des deux ouvrages. Le projet connu même une évolution rapide. Il fut bientôt question de remplacer les ponts de bois par des ponts de Pierre. Aux termes du contrat qui fut passé le 19 Avril 1614 entre Louis XIII et Marie, celui-ci devait en outre combler le fosse séparant l'île aux Vaches, la ceinturer de quais maçonnés, y tracer des rues et y bâtir des maisons, contre la jouissance de droits fonciers pendant soixante ans à partir de la fin des travaux de construction. Le 24 Mai, Marie et Poulletier s'associèrent avec François Le Regrattier Trésorier des Cents-Suisses ; les deux premiers entraient pour un quart dans l'affaire, le troisième pour la moitié. Le 11 octobre de la même année, Louis XIII en présence de Marie de Medicis, posait la première pierre du pont Nord, le futur pont Marie.
Les travaux proprement dits commencèrent dès la fin de 1614, sous la conduite de Jean de la Noue, beau-père de Christophe Marie. Ils devaient cependant rencontrer deux séries d'obstacles, les uns juridiques, les autres financiers. Les obstacles juridiques furent essentiellement le fait du Chapitre de Notre-Dame, propriétaire de l'île ? Il serait trop long de retracer en détail le conflit qui l'opposa au Roi comme aux trois autres "promoteurs". Le 25 Avril 1634, le débat parut tranché par un arrêt du Conseil d'Etat, qui maintenait le Chapitre dans ses droits de justice et de censive, et lui attribuait une indemnité de 50.000 livres. Mais Richelieu n'était nullement pressé d'acquitter cette dette au moyen du trésor public. Il imagina de faire payer l'indemnité par les nouveaux propriétaires de l'île, à raison de 3 livres par toise.
Les difficultés financières ne furent pas moindres. Les trois associés, qui s'entendaient mal, procédèrent le 28 Juin 1617 à un premier partage de l'île, mais leurs ressources s'épuisaient. Marie fut contraint de céder sa part afin de désintéresser ses créanciers. Incapables de tenir leurs engagements, les associés furent évincés et remplacés, le 16 Septembre 1623, par Jean de la Grange, secrétaire du Roi, à la tête d'un groupe de financiers. Mais les nouveaux venus ne tardèrent pas à connaitre les mêmes déboires. Un arrêt du Conseil d'Etat, le 24 Juillet 1627, constata leur échec et rendit l'affaire à ses premiers "promoteurs": Marie, Poulletier et Le Regrattier. A nouveau, les trois associés furent victimes de leur mésentente et de graves ennuis financiers. Exaspérés par la lenteur des travaux comme par la taxe imposée par Richelieu pour l'indemnisation des chanoines de Notre-Dame, cinquante propriétaires de l'île s'unirent par contrat le 2 Janvier 1643, et résolurent de reprendre les chantiers à leur compte.
Longtemps, la malchance parut poursuivre cette opération intelligente et neuve, qui substituait presque entièrement l'initiative des financiers à celle du pouvoir royal en matière de création urbaine. A travers ces vicissitudes, l'île prenait cependant forme, avec ses quais, ses ponts, sa voirie, ses édifices. Les ponts avaient été sa première raison d'être. Il y eut d'abord deux ouvrages provisoires en bois. Le pont de Pierre aboutissant à la rive droite fut achevé en 1630 ; il prit le nom de Marie, en l'honneur de l'homme qui était à l'origine du projet. Deux rangées de maisons devaient bientôt le surmonter, à l'exemple de celles que portaient traditionnellement les ponts de Paris. En 1658, une crue de la Seine emporta deux arches du pont Marie, les plus proches de l'île. Leur chute entraîna l'écroulement de dix huit maisons ; soixante personnes périrent dans la catastrophe. Les arches détruites furent reconstruites d'abord en bois, puis en Pierre, mais sans maisons, de sorte que le pont devait garder longtemps un aspect banal avec ses superstrustures interrompues. Quant au pont opposé, celui de la Tournelle, il ne fut terminé qu'en 1645, et n'eut jamais de maisons. Il faut ajouter à ces deux ouvrages essentiels pour le passage entre les deux rives une passerelle de bois, le pont Saint-Landry, que Jean de la Grange et ses associés lancèrent en 1625 sur les bras de Seine séparant la Cité de l'île Notre-Dame.
De 1614 à 1650, l'île fut sertie de quais maçonnés, servant à en régulariser le contour et à assurer l'horizontalité du terrain contenu. Sur la rive Sud, on façonna ainsi en amont le quai Dauphin (quai de Béthune depuis 1806), en aval le quai d'Orléans ; sur la rive Nord, en aval le quai de bourbon, en amont le quai d'Alençon, prolongé vers l'Est, le long d'un pan coupé, par le quai de Bellevue, ou d'Anjou, ce nom devant ensuite désigner toute la portion Nord-Est du contour de l'île.
Signe d'une opération d'urbanisme calculée, les rues furent tracées selon un plan régulier, avec des intersections à angle droit. Dans le prolongement des deux ponts, il y eut d'abord un chemin traversant l'île du Nord au Sud et la divisant en deux parties presque égales ; ce chemin devint une rue qui porta successivement les noms de Marie, Saint-Louis (à cause de la paroisse dont il sera question plus loin), Poulletier, du Pont quand seul le pont Marie était en pierre, avant de mériter, par la mise en service du pont de la Tournelle, le nom de la rue des Deux-Ponts, qui lui est resté. On traça ensuite une rue perpendiculaire, traversant l'île à peu près dans sa longueur; cette voie devait prendre en 1642 le nom de rue Saint-Louis, d'abord porté par la rue des Deux-Ponts. Quatre quartiers se trouvaient ainsi déterminés par la croix des deux rues principales. Pour mieux desservir les parcelles loties, on subdivisa chacune des deux moitiés de l'île par une rue secondaire coupant à angle droit la rue longitudinale ; dans la moitié aval, ce fut la rue Regrattière, ainsi nommée en l'honneur de l'associé Marie, mais dont la portion Nord s'appela longtemps rue de la Femme sans tête, à cause d'une statue d'angle décapitée - en fait celle de Saint-Nicolas ; dans la moitié amont, la rue Poulletier, honorant un autre des "promoteurs", et épousant à peu près le tracé du fossé qui avait séparé l'île aux Vaches de l'île Notre-Dame. Il faut ajouter deux petites rues perpendiculaires à la rue Saint-Louis, mais tracées seulement au Sud de celle-ci. Le parallélogramme dessiné par l'île apparaissait ainsi découpé par un quadrillage de voies encadrant les terrains à lotir et à bâtir. Après les travaux d'urbanisme, après les opérations foncières, l'île pouvait enfin être construite.

"Paris semble à mes yeux un pays de romans:
J'y croyais ce matin voir une île enchantée.
Je la laissai déserte, et la trouve habitée.
Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,
En superbe palais a changé ses buissons"


On connaît les vers par lesquels Dorante, dans le Menteur, célèbre la transformation célèbre la transformation spectaculaire de l'île Notre-Dame en lieu de résidence. A vrai dire, les choses allèrent moins vite que ne laisserait supposer le brillant raccourci de Corneille, puisque les constructions, commencées vers 1618 dans les conditions très difficiles que l'on sait, ne s'achevèrent, du moins pour l'essentiel, que peu avant 1660, après avoir connu leur époque la plus active aux alentours de 1640. On reste cependant frappé par l'homogénéité de cet ensemble, qui apporte un témoignage précieux sur un état de la société et sur un moment de l'art.
Les premiers habitants de l'île se fixèrent le long des 2 voies principales, et surtout vers leur carrefour. Il s'agissait d'artisans, de marchands, ou bien d'entrepreneurs et d'ouvriers employés aux travaux de l'île. Les personnages de rang plus élevé, parlementaires, magistrats, conseillers du Roi, financiers, arrivèrent ensuite et nombreux, mais ils préféraient aux rues la ceinture des quais, d'où la vue s'étendait agréablement sur la ville et sur la campagne. Favorisée par la mode, l'île devint ainsi un lieu d'habitation à dominante patricienne. On vit cependant le peintre Philippe de Champaigne s'installer sur le quai Bourbon, l'architecte Louis Le Vau quai d'Anjou.
Il est fort intéressant d'étudier en détail le peuplement de l'île et l'histoire des transactions immobilières dont elle fut le cadre au XVIIème siècle, mais une préface n'en laisse guère la possibilité. Mieux vaut mettre ici l'accent sur la place éminente que l'ensemble urbain bâti sur l'île occupe dans l'architecture française des règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Malgré des pertes regrettables, la densité de cet ensemble égale sa qualité. Deux traits contribuent à l'originalité, non moindre, de sa physionomie. En premier lieu, l'île ne porte pas ce vêtement rose ou au moins bicolore des constructions, si fréquentes à Paris sous le règne d'Henri IV, et encore en faveur au temps de Louis XIII, ou la brique, vraie ou imitée par un enduit, joue un rôle prépondérant ; c'est une île où règne la pierre de taille, surtout le long des quais, ou à défaut la maçonnerie en crépi clair. D'autre part, il faut remarquer que beaucoup des hôtels insulaires contreviennent au plan le plus courant, selon lequel la cour d'honneur précède le corps de logis principal ; c'est au contraire en avant de la cour, sur la voie publique, que s'élève souvent le corps de logis, surtout lorsque la voie publique est un quai, et qu'il y a donc avantage à ce que les appartements principaux donnent sur la vue.
L'île Saint-Louis n'est pas seulement faite de "superbe palais". Le long de ses rues, et même de ses quais, les hôtels de rang modeste et les simples maisons sont en plus grand nombre. Il n'y a pas d'uniformité dans les constructions, l'urbanisme du XVIIème siècle ayant fixé le plan de l'île sans lui imposer des règles d'architecture. Mais elles ont un air de famille, et contribuent à la densité, à la qualité, à l'harmonie de l'ensemble urbain. A défaut de riches ornements, les façades largement ajourées montrent un visage expressif et gai. Elles valent par l'heureux choix des proportions, la grâce de leurs balcons en fer forgé, souvent aussi le puissant caractère de leurs grandes portes cintrées aux panneaux hérissés de gros clous.
Des bâtiments plus ambitieux et plus ornés, ceux qu'ont dessinés les vrais architectes, donnent cependant à l'île ses titres de noblesse, et appellent forcement une longue étude. La manière dont ils tirent parti de la forme du terrain et s'inscrivent dans le site est depuis longtemps sujet d'admiration, de même que l'ingéniosité des plans, la riche invention des ordonnances, le luxe et la perfection des détails. Une promenade sur les quais permet de découvrir de beaux hôtels comme ceux de Thomas de Comans, de Jean Charron, du président Jassaud? Mais la merveille de l'île fut sans doute celui que Claude Le Ragois de Bretonvilliers, receveur général des finances se fit construire, à l'extrémité amont, peu avant 1640. C'était, si l'on croit Tallement des Réaux, "le bâtiment du monde le mieux situé, après le Serail". Il faudrait ajouter : l'un des plus fastueux de Paris, avec sa cour d'honneur accompagnée d'une basse-cour, sa galerie bordant un parterre, son opulent décor de niches, tables de Pierre, frontons, coquilles, lucarnes et pots à feu. On observera que la situation du corps de logis principal entre la cour et le jardin se réfère à un type d'hôtel plus courant dans le Paris continental que dans l'île, mais les fenêtres ouvertes sur le jardin, dans les deux façades en équerre du même corps de logis et de la galerie, offraient le magnifique spectacle de la Seine se divisant en deux bras, de la navigation et, vers l'amont, de la campagne proche. C'est Jean Hardouet du Cerceau qui donna les plans de l'hôtel de Bretonvilliers, mais l'on pense que Louis Le Vau l'acheva. Et voici le moment où apparaît cette grande figure. L'architecte de Versailles, du Louvre et du collège des Quatre Nations a d'abord été, en effet, l'architecte de l'île. Le Vau mérite ce titre non seulement pour avoir élevé le choeur de l'église Saint-Louis, la paroisse insulaire, dont l'archevêque Péréfixe posa la première Pierre en 1644, mais plus encore pour être l'auteur de quelques uns des plus beaux hôtels, et l'inspirateur d'un style qui fait la noblesse d'autres demeures. Comme l'hôtel de Bretonvilliers, celui que s'y fit construire sur le quai des balcons ou de Béthune le riche et fastueux Louis Hesselin, maître de la Chambre des Deniers, a été victime du vandalisme ; seule une porte sculptée par Le Hongre, et remployée dans l'immeuble qui a remplacé l'hôtel, témoigne, avec des gravures, de la magnificence de celui-ci. Le corps de logis principal était parallèle au quai, la vigoureuse ordonnance de la façade incluant une maison mitoyenne, celle de Nicolas Sainctot. De même, Le Vau reprit d'ailleurs certaines dispositions, notamment la situation du corps de logis au fond de la cour et la présence d'une galerie formant l'un des cotés du jardin. Les galeries des deux plus beaux hôtels de l'île étaient parallèles. Mais la forte personnalité de l'architecte se révèle dans le rôle donné à l'escalier d'honneur, qui s'ouvre sur la cour et en devient le motif principal, dans l'ordre colossal de pilastres habillant les façades qui bordent le jardin, dans la situation de celui-ci au niveau du premier étage, enfin dans l'ingénieuse variété des volumes intérieurs. Construit par Charles de Gruyn des Bordes, l'hôtel dit de Lauzun est de plan beaucoup plus simple, avec son corps de logis fermant la cour du coté du quai, et de style plus dépouillé; c'est à l'abri de cette enveloppe un peu sévère que la décoration prend sa revanche.
Aussi bien les principaux hôtels de l'île Saint-Louis ont-ils été et restent-ils parfois de superbes exemples de la manière dont les peintres, sculpteurs, menuisiers et doreurs, sous la direction des architectes, ornaient les riches intérieurs parisiens au milieu du XVIIème siècle. La peinture a été particulièrement à l'honneur, avec les tableaux encastrés dans les lambris à zones superposées selon le goût de l'époque, les plafonds à caissons de type traditionnel et surtout les voûtes surbaissées, au modernisme italianisant, qui recouvraient ou recouvrent encore certaines pièces notamment les galeries. L'histoire de l'école française du XVIIème siècle ne peut s'écrire sans tenir compte de l'île Saint-Louis. Il faut déplorer la perte de la galerie que Sébastien Bourdon avait décorée dans l'hôtel de Bretonvilliers, avec les Arts et les Vertus sur les parois et l'histoire de Phaéton à la voûte ; mais il reste une belle voûte de Simon Vout provenant d'un cabinet du même édifice. La décoration non moins somptueuse de l'hôtel Lambert associe deux autres grands noms de la peinture française : Le Sueur et Le Brun. On doit au premier la chambre des bains, le cabinet des Muses et le cabinet de l'Amour, auquel collaborèrent François Perrier, Berthollet Flémale, Romanelli et des paysagistes ; des deux cabinets, démembrés dès le XVIIIème siècle, le Louvre conserve les admirables tableaux. Le second a décoré la galerie, dont la voûte raconte avec science et brio l'histoire d'Hercule, et qui doit une part de sa pompe aux figures sculptées de  Van Opstal. La sculpture était particulièrement à l'honneur à l'hôtel Hesselin, avec Gilles Guerin et Van Opstal. Mais c'est la peinture qui, associée à de magnifiques lambris dorés, triomphe dans l'hôtel de Lauzun. Là subsiste un ensemble décoratif dont peu d'édifices parisiens offrent l'équivalent, mais il est étrange qu'aucun document n'ait pu encore prouver de quelles mains sont les opulents plafonds ou voûtes à figures mythologiques et allégoriques.
La période glorieuse de l'île prend fin en même temps que la minorité de Louis XIV. Le terrain est alors aménagé, les plus belles demeures construites, et même décorées. La vie peut y continuer, parfois encore y briller ; mais l'ère de la création est passée, celle des travaux mineurs commence, et l'histoire devient chronique.
C'est pourtant au XVIIIème siècle que l'île Notre-Dame a pris le nom d'île Saint-Louis, auquel on avait déjà songé sous le règne de Louis XIII, lors de travaux de Jean de la Grange. Le nouveau vocable apparait en 1726, avec la consécration de l'église Saint-Louis en l'Ile, agrandie au moyen de la nef dont le cardinal de Noailles a posé la première pierre en 1702. Détruit par la foudre en 1740, le campanile paroissial sera remplacé en 1765 par la curieuse flèche ajourée qui depuis lors signale l'édifice aux passants de la rue principale. Il n'y a pas de nouveauté majeure dans l'architecture domestique, à l'exception du somptueux décor de style rocaille que reçoit vers 1730 l'ancienne demeure de Pierre de Verton, devenu l'hôtel de Chenizot - désormais le plus important que compte l'intérieur de l'île. Les autres habitants voient passer quelques célébrités: après le beau Lauzun, c'est le maréchal de Richelieu et, dans l'hôtel Lambert, la marquise du Châtelet, rejointe bien sur par Voltaire. L'île est cependant oubliée par la mode, qui favorise l'expansion de Paris vers l'Ouest. Elle s'assoupit dans une sorte de tranquillité provinciale, que remarquera Sébastien Mercier au temps de Louis XVI : "Ce quartier semble avoir échappé à la corruption de la ville ; aucune fille de mauvaise vie n'y trouve de domicile ; dès qu'on la connait on la pousse, on la renvoie plus loin ; les bourgeois se surveillent, les moeurs des particuliers y sont connues". Il n'y a plus de mouvement dans l'histoire des ponts: détruit par la débâcle des glaces en 1709, celui qui relie les deux îles est remplacé par une passerelle de bois, le Pont Rouge, qui sera à son tour emporté par la crue de 1789. Peu avant cette date, on démolit les maisons du pont Marie, comme celles des autres ponts de Paris. Le XVIIIème siècle voit enfin, ici comme ailleurs, éclore des projets : celui d'un superbe ouvrage, le pont de la Liberté, à la place du Pont Rouge; plus ambitieux, et heureusement avorté, celui de la réunion des deux îles.
Après la révolution, qui donne à l'île Saint-Louis le vocable éphémère d'île de la Fraternité, une curieuse instabilité marque l'histoire des ponts. Il est amusant de voir, dans une brève période, tant de fois construits, détruits et reconstruits, en pierre, en bois ou en fer, et à plusieurs reprises sous la forme de ponts suspendus. Le vieux pont Marie échappe seul à ce tourbillon presque permanent, dont sera le plus fréquemment victime l'ouvrage conduisant à la Cité.
L'époque romantique voit l'île hantée par des écrivains et des artistes. Daumier, Daubigny
, les sculpteurs Jehan Du Seigneur et Geoffroy Dechaume y résident, comme plus tard  Meissonnier, Guillaumin, sans oublier Cézanne dont le séjour insulaire inspirera à Zola l'atelier décrit dans "l'OEuvre". Dans l'ancien hôtel de Lauzun, connu alors sous le nom d'hôtel de Pimodan, le baron Jérôme Pichon a pour locataires des littérateurs qui sont aussi des représentants de la Bohême, des dandys et des fumeurs de hachisch ; on y voit résider Théophile Gautier, Roger de Beauvoir, surtout le grand Baudelaire, à qui le spectacle offert par les fenêtres de son galetas inspirait des vers célèbres :
"? l'aurore grelottante en robe rose et verte
S'avançait lentement sur la Seine déserte?"


Vers la même époque, le prince Adam Czartoryski s'installe dans l'hôtel Lambert, et fait de l'île Saint-Louis une sorte de petite colonie polonaise.
Si le XIXème siècle ajoute ainsi une chapitre pittoresque à la chronique de l'île, il apparaît bien coupable sur d'autres points, comme aussi parfois le siècle suivant. Trois entailles brutales sont venues compromettre l'intégrité et l'harmonie de l'ensemble urbain. D'amont en aval, c'est celle que provoque à partir de 1874 la construction du pont Sully, puis celle dont sera cause dès 1913 l'élargissement de la rue des Deux-Ponts, enfin celle qu'a tracée dès 1862 le percement de l'inutile rue Jean du Bellay, dans l'axe du pont Louis Philippe. La première est la plus désastreuse, puisque c'est elle qui a achevé de faire disparaitre l'hôtel de Bretonvilliers, dont la démolition, il est vrai, avait été commencée en 1840, et dont la décadence remontait d'ailleurs au temps de Louis XV. Le vandalisme a fait d'autres victimes avec de belles demeures démolies, mutilées, dénatures, ou remplacées par des immeubles incongrus: ainsi l'hôtel Hesselin, sacrifié en 1935.
Aujourd'hui, l'ère des destructions et des altérations fâcheuses semble heureusement révolue. L'île représente un capital artistique et historique dont la valeur n'est plus contestée, que l'on s'arrache au contraire à préserver, à entretenir, à mettre ne valeur par des restaurations attentives. Du même coup, le peuplement de l'île se modifie. La mode s'empare de ce morceau de l'ancien Paris occupant un site admirable. On voit y accourir des personnalités du monde des arts, des lettres et du spectacle, des représentants du "Tout Paris" et des cercles élégants de la société internationale, plus attirés à juste titre par le charme des hôtels du XVIIème siècle que par les immeubles cossus de l'Ouest parisien. Les appartements sont rajeunis par des décorateurs, on fait tomber des plâtres pour laisser apparaître des poutres qui n'avaient pas toujours eu cet honneur. Les humbles échoppes ou les modestes débits de boissons disparaissent au profit des antiquaires, des restaurants, des agences immobilières. Tout cela peut être apprécié diversement, mais ce qui dénature l'île Saint-Louis, c'est plutôt le trafic trop dense de la rue des Deux-Ponts, surtout le cordon de carrosseries soulignant en permanence le tracé des quais et masquant le bas des façades. Les transformations apportées par la vie moderne n'empêchent cependant pas les habitants de l'île de se sentir différents des autres parisiens, étrangers à l'agitation qui, selon eux, règne au-delà des deux bras de la Seine et surtout fiers de maintenir l'originalité du cadre de leur vie.
Avec la curieuse histoire de sa naissance et de son aménagement, avec la beauté de son site et ses monuments, avec enfin l'amusante chronique de sa vie depuis son époque de gloire, l'île Saint-Louis est l'un des lieux de Paris qui éveillent le plus d'intérêt, exercent le plus de séduction.

C'est l'île entière qu'il faut apprendre à voir, il faut se promener le long de ses quais ombragés de peupliers et bordés de nobles façades. Il faut enfin suivre ses rues étroites pour y découvrir de plus humbles trésors. Soyons incités à mieux la connaître, à l'aimer davantage et, au besoin, à défendre l'île Saint-Louis.

Bernard de MONTGOLFIER
Conservateur en Chef du Musée Carnavalet.

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